William MARX

Professeur du Collège de France, Chaire Littératures comparées
Écrivain, essayiste, critique et historien de la littérature

 

 

Que devient la littérature dans un monde où les textes circulent partout, se traduisent, s’adaptent et se diffusent à grande vitesse ?

Lors de la dernière session modérée par Guillaume Pfister des Lectures d’Aspen – Leadership, avec William Marx, professeur au Collège de France, cette question a guidé les échanges.
D’abord, une réalité ancienne : la littérature a toujours suscité la méfiance. Depuis l’Antiquité, on interroge son rapport à la vérité, à la morale, à son influence sur la société. Sans règles fixes, sans protocole « scientifique », elle échappe. C’est ce qui fait sa force et c’est aussi ce qui alimente les critiques.
La réflexion s’est également ouverte sur la circulation mondiale des œuvres, thème exploré par William Marx dans son ouvrage « Vivre dans la Bibliothèque du monde ».

La « littérature mondiale » est celle qui circule, se traduit, se commercialise. Mais toute traduction est déjà une lecture, une interprétation. Les textes deviennent adaptables, exportables, au risque de répondre de plus en plus à des attentes de marché.
D’où une exigence : lire contre la littérature.
Lire contre nos réflexes, contre nos attentes, contre ce qui nous est le plus immédiatement accessible.
Car lire, ce n’est pas seulement parcourir avec aisance. C’est chercher, creuser, se confronter à l’altérité, c’est se confronter à l’effort, voire à l’embarras, à la surprise.
À l’heure des réseaux sociaux, qui promettent une ouverture globale tout en enfermant parfois dans des bulles culturelles, cela suppose un effort : aller vers d’autres textes, d’autres voix, y compris les moins visibles.

La lecture impose une temporalité différente, lente, exigeante.
Elle mobilise l’imagination, construit des images, développe une forme de satisfaction intellectuelle que rien ne remplace, et constitue aussi un véritable exercice cérébral.
Cette réflexion amène à repenser la question de l’éducation. Comment transmettre le goût de lire dans un environnement dominé par l’immédiateté ? Comment former à cette exigence, ne pas se contenter du plus simple, du plus rapide ?

Quelques recommandations :
Donner accès tôt aux livres, voire lire aux enfants.
Maintenir un lien avec les grandes œuvres, comme L’Odyssée, Don Quichotte ou les Essais de Michel de Montaigne, pour comprendre d’où nous venons.
Explorer Fictions de Jorge Luis Borges, et sa vision de la bibliothèque comme monde.
(Re)découvrir Alfred Jarry avec Le Surmâle ou Anatole France avec La Révolte des anges.

À l’heure où l’intelligence artificielle peut produire des textes à la demande, une question demeure : qu’est-ce qui fait encore la singularité d’une œuvre ?
Peut-être, précisément, ce que la littérature a toujours porté : une liberté d’interprétation, une expérience, une manière unique de voir et de faire voir.

Un grand merci à William Marx pour la qualité de son intervention et au Groupe Henner pour son soutien.